La nuit était d'un noir d'encre, troué seulement par la lumière diffuse de la Voie lactée.


Dans le grand vide silencieux de l'espace, la Terre, magnifique bille bleue et tourbillonnante, soupira. Un soupir qui, en physique stellaire, se traduisit par une légère perturbation atmosphérique au-dessus de l'Atlantique.

« Tu dors, Sélène ? » demanda la Terre d'une voix grave et profonde, qui résonna dans le vide. La Lune, qui s'ennuyait ferme à contempler ses propres cratères pour la milliardième fois, tressaillit.

« Dormir ? Tu sais bien que je n'ai pas de paupières, ma vieille. Je suis toujours aux premières loges pour voir tes aventures. Et franchement, ces derniers temps, tu t'agites beaucoup trop. Tu pourrais pas faire un effort et rester un peu plus stable ? »

La Terre émit un petit rire qui fit trembler quelques icebergs. « La stabilité, c'est pour les astres morts. Moi, je vis, je bouillonne, je change. Mes habitants, les humains, sont… fascinants. Un jour, ils me recouvrent de béton, le lendemain, ils essaient de planter des arbres pour réparer leurs bêtises. C'est une comédie permanente. »

La Lune, toujours un peu aigrie par son éternelle solitude, répliqua : « Fascinants ? Ils sont surtout bruyants. Ils ont envoyé des tas de ferraille chez moi, tu te rends compte ? Des petits robots qui se baladent avec leurs roues, à gratter mon sol poussiéreux comme s'ils cherchaient des clés perdues. Ils ont même laissé un drapeau. Un drapeau ! Comme si j'avais besoin d'une décoration intérieure. »

La Terre sourit. « Oh, ne sois pas si susceptible. Ils sont curieux, c'est tout. Ils cherchent leurs origines, ils regardent le ciel avec de grands yeux pleins d'espoir. Ils t'admirent, tu sais. Les poètes t'écrivent des sonnets, les amoureux te prennent à témoin. Tu es leur phare dans la nuit. »

La Lune resta silencieuse un moment, sa surface grisâtre captant un rayon de soleil lointain. « C'est vrai, ils m'aiment bien. Mais ils ne comprennent pas ce que nous sommes, Terre. Ils pensent que nous sommes immuables. Ils ignorent que, toi et moi, nous sommes deux danseuses liées par une chorégraphie invisible depuis des milliards d'années. »

« Une valse gravitationnelle », murmura la Terre. « C'est vrai. Parfois, je sens ton influence. Quand tu te rapproches, mes océans gonflent, comme si je voulais t'attraper, te ramener un peu plus près de mon cœur. »

« Et moi, je ne fais que refléter ta lumière, » ajouta la Lune, plus douce. « Je ne suis qu'un miroir. Sans toi, je ne serais qu'un caillou froid et inutile dans l'ombre glacée. C'est toi qui donnes un sens à mon existence. »

La Terre sentit une immense vague de gratitude traverser ses continents. « C'est étrange, non ? Ici, en bas, ils se battent pour des frontières, pour des idées, pour des parcelles de terrain. Ils oublient qu'ils sont tous ensemble sur ce petit vaisseau spatial bleu. Ils devraient monter ici, juste un instant, et nous voir. »

« Ils verraient que, de là-haut, les frontières n'existent pas, » conclut la Lune. « Ils verraient que tu es une perle fragile, et que je ne suis que ta fidèle compagne, veillant sur ton sommeil pendant que tu tournes, tournes, tournes… »

Un météore passa entre elles, une petite étincelle éphémère dans l'immensité. La Terre et la Lune se turent, savourant leur communion silencieuse. Elles savaient que, quoi qu'il arrive, quelle que soit l'agitation des hommes en bas ou le silence des étoiles en haut, elles continueraient leur danse, indéfectibles, jusqu'à la fin des temps.

La nuit continua de s'étirer, et dans le silence parfait de l'univers, la Terre se sentit un peu moins seule, et la Lune, pour la première fois depuis longtemps, se sentit utile.